Strotincus, le premier Aiziérois qu’il nous est donné de connaître

Son nom « Strotincus » est parvenu jusqu’à nous grâce à la donation d’Aizier (Ayciacus) et de Sainte-Croix (Sancta-Crux) aux religieux de l’abbaye de Fécamp et dont voici le texte : « Item super Sequanam fluviam, villam quae dicitur Aysiacus et eam quae dicitur Santa-Crux et quic-quid ibi strotincus tenuit » Charte de Richard II année 1026.

Comment peut-on imaginer Aizier à cette époque ? C’est un petit coin de terre au bord de la Seine. N’étant pas qualifiée d’ « ecclésiam villae », cela donne la certitude qu’il n’y avait pas d’église donc pas les 10 maisons pour former une paroisse. Le texte de la donation nous dit « villam » qui est la dénomination d’un lieu possédant quelques maisons en dur par opposition aux sites gaulois dont les habitations étaient creusées dans le sol puis rehaussées en bâtis en bois et branches. Toutes les toitures étaient recouvertes de roseaux qui poussaient en abondance sur la rive de la Seine.
Aizier était habité depuis très longtemps, la pierre de sépulture au trou d’homme en fait foi.
Les Romains pour faciliter leurs conquêtes et leur commerce avec les pays du Nord avaient construit un port avec un quai fait de pierres monumentales encore existantes de nos jours. A cet endroit, on pouvait traverser la Seine à gué lors des grandes marées.
Les invasions Vikings avaient dévasté les maisons obligeant les habitants à se cacher momentanément en forêt.
Après le Traité de St Clair-sur-Epte en 911 entre Rollon et le roi de France Charles III le simple, la paix était revenue et la vie avait repris son cours.
Les Aiziérois, entre Seine et Forêt étaient pêcheurs et chasseurs, favorisés pour les échanges avec les habitants du plateau par une route tracée par les Romains et qui venait de Lisieux, presqu’en ligne droite, pour se continuer sur l’autre rive par Lillebonne puis jusqu’aux ports de la Manche.
Qui était Strotincus cet habitant d’Aysiacus  – assez célèbre pour que le 4ème duc de Normandie Richard II se souvienne de lui dans ses donations ? La vie de Richard II fut faite de luttes pour organiser son duché.
Né à Fécamp que son père avait fait reconstruire, il s’était marié, au Mont Saint Michel, avec la charmante Judith de Bretagne et lui avait offert Bernay et ses environs en cadeau de noces.
Souvent Richard cheminera de Fécamp à ses territoires du sud de la Seine pour en assurer la paix. Le trajet empruntait les routes romaines ; aucun pont ne permettait le passage d’une rive à l’autre. Il fallait donc utiliser des bateaux à fond plat pilotés par d’habiles passeurs. Par endroit, on pouvait traverser à gué dans certaines circonstances – ce qui était le cas à Aizier.
Comment les 2 hommes se connurent-ils ? D’après son nom, Strotincus était un descendant des peuples nordiques qui déferlèrent sur la gaule romaine. Avait-il romanisé son nom par courtoisie, crainte ou flatterie ?
Comme tous les habitants des bords de rivière, il devait fort bien maîtriser la navigation et connaître toutes les passes.
Il est à penser que Strotincus avait été un guide précieux pour le Duc. L’avait-il sauvé de la noyade ? Sa maison servait-elle de gite d’étape ? Aucun texte jusqu’à présent ne nous permet d’en savoir plus.
Richard II, très malade, quelques jours avant sa mort (23 août 1026) se souvenait de Strotincus. Dans la solennelle abbaye de Fécamp, en présence de ses 2 fils, des évêques, de ses 12 vicomtes et de beaucoup d’autres témoins, le Duc signa la donation d’Aysiacus et de Sancta-Crux aux religieux.
Grâce à ce document, depuis près de 1000 ans, nous connaissons encore le nom de Strotincus.
Madeleine JOTTE